Votre entreprise veut innover. À condition que rien ne change.

Par 4 min de lecture Corporate Entrepreneur, Innovation

Read in English

Un engrenage cuivré devant une mécanique grise qui ne lui laisse aucune place.

Le projet a un budget. Une équipe. Un sponsor. Le pilote fonctionne et les premiers utilisateurs sont intéressés.

Puis vient l’industrialisation. Les commerciaux auraient une nouvelle offre à vendre. L’informatique, une intégration à maintenir. Le support, des demandes à traiter. Le projet pourrait même prendre des clients à une offre existante.

Soudain, tout le monde n’est plus d’accord.

L’entreprise a accepté de financer une expérience. Elle n’a pas forcément accepté les conséquences de sa réussite.

Une priorité qui n’entre dans la roadmap de personne

Pour l’équipe innovation, le lancement est la suite logique. Pour les autres équipes, c’est une demande qu’elles n’ont pas choisie.

Leurs objectifs sont fixés. Leurs échéances aussi. Accepter le projet signifie retarder autre chose, sans savoir si leur direction acceptera ce retard.

Un responsable peut croire au produit et refuser d’y consacrer du temps. Il sera jugé sur les résultats déjà promis. Si le nouveau projet réussit, le mérite reviendra peut-être à l’équipe innovation.

L’entreprise approuve le lancement sans revoir les engagements des équipes. Le temps nécessaire au projet est déjà consacré à autre chose.

Tout le monde soutient le projet. Personne ne lui fait de place.

Les « résistants » font parfois leur travail

On parle alors de résistance au changement. Les équipes opérationnelles seraient trop attachées à leurs habitudes. Pourtant, aucune décision ne les autorise à changer de priorité.

Le juridique voit de nouveaux risques. Le responsable d’une offre existante voit une menace sur ses ventes. Le projet ne les décharge pas de ces responsabilités. Leurs réserves ont aussi cette explication.

Les règles et les circuits de validation protègent l’activité existante. Ce sont les anticorps de l’entreprise, et une nouvelle offre peut s’y heurter. Les équipes qui appliquent ces règles passent alors pour des adversaires du projet. Mais qui a décidé de donner la priorité à cette nouvelle activité ?

Quand cette décision n’existe pas, chacun continue de défendre ce pour quoi il est payé.

Du pilote à l’industrialisation, c’est l’organisation qui est mise à l’épreuve

Le pilote bénéficie parfois d’une équipe dédiée, d’accès exceptionnels et d’utilisateurs accompagnés de près. Il fonctionne à côté de l’organisation habituelle, grâce à des conditions qui ne dureront pas forcément.

Avec l’industrialisation, le produit entre dans la vie courante de l’entreprise. Il est vendu, livré et maintenu au quotidien par une équipe plus large. Cela engage des budgets et des équipes, au-delà de la technique et des volumes.

Le pilote teste une offre. L’industrialisation met à l’épreuve l’organisation qui va la porter.

Les exceptions du pilote prennent fin. Qui reprend le travail de l’équipe projet, et avec quel budget ? Quelle activité cède du temps ou des moyens ? Derrière ces questions, il y a du travail à répartir et du pouvoir à partager.

« Le support n’est pas prêt » peut simplement signifier que personne ne reprendra les demandes aujourd’hui traitées par l’équipe projet.

« Le risque est trop élevé » rappelle que celui qui présente les résultats n’est pas toujours celui qui répondra d’un incident.

« Cela concurrence notre offre actuelle » met deux responsables face à des objectifs incompatibles.

Certaines objections révèlent une offre trop coûteuse ou trop risquée. Un bon pilote ne justifie pas tous les lancements. D’autres font apparaître le coût du changement, absent jusque-là du projet.

Un sponsor sans arbitrage laisse les priorités intactes

Un sponsor peut défendre le projet en comité sans obtenir la priorité ni le budget nécessaires à son lancement.

Son soutien devient concret lorsqu’un chantier est décalé, qu’un budget est accordé ou qu’un objectif est revu. L’entreprise accepte alors de changer ce qu’elle avait prévu.

Sans cela, le projet s’ajoute au travail des équipes. L’équipe innovation entend « vous avez notre soutien ». Les autres entendent « vos engagements restent les mêmes ».

Le sponsor n’a pas toujours le pouvoir de trancher. Les budgets et les priorités peuvent se décider plus haut. Son influence dépend alors de sa capacité à y obtenir un arbitrage.

L’organigramme ne dit pas tout. Une équipe sans droit de veto peut bloquer le lancement si personne ne peut la remplacer. L’enthousiasme d’un dirigeant ne change pas, à lui seul, le programme de travail des équipes.

J’ai essayé de matérialiser ces tensions dans l’Innovation Protection Framework. Le point de départ est simple : ce que le lancement change pour chaque personne dont dépend le projet. Cela aide à comprendre le soutien comme les réserves.

Quatre avenirs possibles. Aucun ne laisse tout intact.

Grandir à côté de l’entreprise permet au projet de créer sa propre organisation. L’entreprise lui laisse une autonomie qu’elle n’accorde pas à ses activités habituelles. Il peut ensuite devenir une spin-off et attirer des investisseurs extérieurs.

Intégrer les offres actuelles change la roadmap de l’équipe qui reprend le projet. L’équipe innovation perd parfois son autonomie. Elle peut, elle aussi, résister à cette intégration.

Continuer à une taille limitée revient à garder une activité utile sans la croissance annoncée. L’entreprise finance son fonctionnement et revoit son ambition.

Arrêter le projet libère des moyens, mais met fin à une possibilité. Le produit fonctionne ; son avenir ne justifie plus l’investissement. Des connaissances ou des technologies lui survivent.

Une cinquième situation évite de trancher : le projet reste officiellement soutenu, sans croissance, sans reprise et sans arrêt. Il occupe une équipe et alimente les présentations, à condition de ne déranger aucune priorité existante.

Le prototype a changé. L’entreprise, elle, n’a encore rien décidé de changer.

Franck Debane aide les grandes entreprises à lancer de nouvelles activités, avec Forward Partners : une centaine de programmes dans plus de 50 entreprises depuis 2012. Il est l’auteur de Passez en mode startup (Eyrolles, 2021).